04.10.2017

Commandant Guillaume de la Sécurité civile : «ce qui s'est passé est terrible" (3/4)

Il se trouvait en préfecture au centre opérationnel. Il raconte le passage d’Irma.

Le commandant Guillaume des Formations Militaires de la Sécurité Civile est arrivé le lundi après-midi par un vol commercial à l’aéroport Juliana. Il fait partie de la soixantaine de militaires et de sapeurs-pompiers civils envoyés avant le passage d’Irma par Paris. En vue de l’ouragan qui s’annonce dévastateur, la direction générale de la sécurité civile et gestion de crise a en effet conseillé aux décideurs politiques d’envoyer des hommes à Saint-Martin.

La mission du commandant Guillaume est de venir en appui aux services de l’État localement. Il s’agit de conforter le COT, le comité opérationnel territorial (COD, D pour départemental en métropole) mis en place quelques jours plus tôt. Il faut anticiper et organiser la logistique sur place.

À l’arrivée du commandant Guillaume, Irma se situe à 850 km à l’ouest des Petites Antilles. Elle est en catégorie 3 avec des vents à 195 km/h et doit encore se renforcer dans les prochains jours. À peine douze heures plus tard, elle est placée en catégorie 5 par le National hurricane center (NHC) de Miami. Dans le système, les vents soufflent déjà à plus de 280 km/h. «Je consulte l’évolution de la météo qui prévoit un renforcement», confie-t-il. Rapidement des décisions sont prises. «Il faut armer des plates-formes de logistique, constituer des équipes, des pôles. Il va aussi falloir des experts réseaux, eau, EDF, téléphone car on sait que les antennes à Pic Paradis ne vont pas tenir. Nous savons qu’il va y avoir beaucoup de dégâts, qu’il y aura des morts», poursuit-il. Les informations sont remontées à Paris. «Je fais deux rapports, un le matin, un second dans l’après-midi», confie le commandant.

En amont de certains événements climatiques (cyclone en outre-mer ou inondations en métropole), la Sécurité civile est dépêchée dans les communes pour épauler les élus et le corps préfectoral. Entre juin et octobre, elle est par exemple dans le Sud de la France en raison des risques forts d’incendie. La mission du commandant Guillaume à Saint-Martin n’est donc pas extraordinaire. Elle va toutefois vite le devenir dans la nuit du 5 au 6 septembre.

Dans la soirée, le COT gère les évacuations. Les messages auprès de la population lui ordonnant d’évacuer les zones inondables en raison de fortes pluies identifiées sur des cartes (Quartier d’Orléans, Baie orientale, Grand Case, Marigot, Terres basses, etc.) se multiplient sur les réseaux sociaux et les radios. «Nous avons estimé à 11 000 le nombre de personnes à évacuer. Nous ne pouvons pas faire de porte à porte mais les personnes partent d’elles-mêmes. Dans la soirée, nous mettons deux bus à disposition ce qui permet d’évacuer quelque deux cents personnes», rapporte le commandant.

À son tour, le centre opérationnel installé dans la grande salle de réunion à l’étage de la préfecture et qui se compose de vingt-quatre personnes, va se retrouver dans une situation d’insécurité. Le commandant pressent que les grandes baies vitrées ne vont pas tenir. Vers 23-24 heures, il ordonne l’évacuation au rez-de-chaussée. Les ordinateurs, câbles et autres matériels sont descendus dans la salle d’accueil en entrant dans la préfecture. Le réseau est reconstitué. Mais là aussi la salle va se révéler incertaine. Le COT va donc une nouvelle fois migrer vers une autre pièce plus protégée. À ce moment-là, «nous ne pensons qu’à sauver nos vies. Nous avançons la tête baissée [il mime l’attitude avec son bras sur sa tête] pour nos protéger. Une fois à l’intérieur de la pièce, il faut s’assurer que tout le monde est là. Cela ne fait pas longtemps que nous nous connaissons… On regarde alors si sa ou son collègue est là… Et lui, il est bien là ? Oui, il est là-bas… On tient la porte… Nous entendons le vent, les vitres qui explosent, comme tout le monde l’a vécu. On se dit que les pièces vont exploser les unes à après les autres», raconte-t-il avec, néanmoins, une certaine réserve émotionnelle.

Il est 6h30, l’œil d’Irma aborde Saint-Martin. Période d’accalmie provisoire. «Nous en profitons pour sortir, constater les premiers dégâts et récupérer des objets pour nous protéger dans la pièce car nous savons que cela va repartir dans l’autre sens», continue-t-il. Pas de temps encore mais surtout pas encore les moyens de joindre Paris. «Nous avons envoyé les derniers SMS vers 6 heures», confie le commandant. Ce n’est qu’après 10 heures dans la matinée du mercredi, qu’une liaison sera possible avec Paris grâce à un téléphone satellitaire, le seul moyen de communication. Le COT ne parvient même pas à joindre le détachement installé à la caserne de gendarmerie de la Savane.

Saint-Martin vient d’être ravagée. La préfecture qui abrite le centre opérationnel de coordination des secours a été détruite. Les membres du COT se remettent néanmoins en action rapidement. «Il faut réagir et reconstituer le COT. Les policiers territoriaux nous emmènent avec leurs pick-up à La Savane», raconte le commandant.

Le COT reconfiguré, les premières missions sont d’estimer un bilan humain et matériel. Il faut dégager les routes pour aller sur le terrain. «Notre stratégie et je pense qu’elle a été bonne, a été de pré-positionner trois groupes, l’un à Quartier d’Orléans, l’un à Concordia et un autre à la Savane», considère le militaire. Les vents sont encore forts et il n’est pas possible d’utiliser les drones. «Nous devons aller voir par notre propre yeux. Nous estimons alors que 95 % des bâtiments sont touchés dont la moitié est très abîmée».

D’importants renforts sont nécessaires. Ils vont arriver par vagues successives et les premiers se poseront à l’aéroport de Grand Case dès le jeudi matin. Dès les premières heures après le passage d’Irma, les militaires de la sécurité civile se sont employés à dégager la route nationale 7 et l’accès à l’aéroport pour permettre sa réouverture le plus tôt possible. «Nous avons envoyé une voiture sur la piste pour observer son état et enlevé les obstacles», souligne le commandant Guillaume.

Pendant ce temps, le deuxième détachement est en vol pour la Guadeloupe où il arrivera dans la nuit puis au petit matin à Saint-Martin. Les militaires de la sécurité civile se mettent à pied d’œuvre. Débute alors leur mission : l’assistance aux Saint-Martinois sinistrés avec la distribution d’eau, de nourriture, de bâches, etc.

Comme ses collègues, le commandant Guillaume confirme le caractère «hors norme» de la situation. «C’est quelque chose de terrible», dit-il. Pour lui, le plus dur a certainement été d’assister à la destruction, à l’explosion de la préfecture.

Estelle Gasnet