01.02.2019

Une auto-école associative pour faire passer le permis de conduire à moindre coût

L’absence de permis de conduire est l’un des facteurs liés au fort taux de chômage à Saint-Martin. Pour y remédier, Jeff Pierre, 34 ans, a créé une auto-école associative baptisée Evanya, de la contraction des prénoms de ses jumelles de sept ans.

Lui qui a grandi entre Haïti et Saint-Martin et fait des études de logistique et de commerce en Guadeloupe a d’abord travaillé dans des grandes surfaces sur l’île avant d’intégrer l’ACED en 2009 où il devient chef d’équipe en 2015. « C’est de là que vient mon amour de l’insertion » confie-t-il.

Mais Jeff Pierre a une autre passion : «j’adore conduire». Depuis qu’il a passé son permis en 2008 en Guadeloupe il ne peut s’empêcher de donner des conseils à ses amis d’ici qu’il voit conduire « pas trop mais pas bien», et surtout sans permis. Si bien que son entourage l’encourage à devenir moniteur. En 2010 j’avais demandé une formation à Pôle Emploi mais il n’y en avait pas sur l’île.

Finalement, quelques années plus tard, en 2016, il apprend le métier avec Corinne Esclapez, formatrice en sécurité routière. Il commence à la rentrée 2016 et après près d’un an de cours et d’alternance dans deux auto-écoles (une en Guadeloupe et une à Saint-Martin), il obtient son diplôme d’enseignant de la conduite et de sécurité routière. Irma l’oblige à attendre quelques mois avant de retourner en Guadeloupe pour préparer puis passer une capacité de gestion.  En tout ma formation m’a coûté 12 000 euros» indique le jeune homme dont on comprend d’autant plus la motivation.

Il aurait pu aller en Guadeloupe ou en métropole pour travailler en tant que salarié ou monter sa boîte et aurait bien gagné sa vie. « Mais j’aime Saint-Martin. J’ai grandi et vécu ici et je voulais faire vivre l’économie locale» explique-t-il avec une pointe de regret. Son parcours s’apparente à celui d’un combattant. Il ne veut pas monter une auto-école classique mais une auto-école sociale. Alors il frappe à toutes les portes pour obtenir de l’aide (la COM, Initiative Saint-Martin…). Son projet a beau séduire certains de ses interlocuteurs, il ne se concrétise toujours pas.

Pour déposer une demande d’agrément fin 2017, il a dû louer un local, le meubler, s’équiper d’un logiciel pédagogique…et donc verser des loyers chaque mois. Mais sans l’obtention de cet agrément, il ne peut démarrer son activité. Il s’endette auprès de ses amis et du propriétaire de son logement personnel car même après plusieurs mois d’attente, il n’a toujours pas de réponse. «Jusqu’à ce que la préfète vienne me sauver» déclare-t-il plein de reconnaissance.

Il obtient finalement son agrément en août 2018 puis une subvention de l’Etat de 20 000 euros en octobre suivant dans le cadre du contrat de ville. L’ACED finance la moitié de l’achat des livres de code pour dix personnes. Il ouvre finalement son auto-école le 9 octobre dernier. Et achète quelques semaines plus tard la première voiture de l’auto-école. Après avoir dû révoquer successivement deux présidents de l’association, il finit par prendre la présidence, et ne peut donc pas se verser de salaire.

Fonctionnement de l’auto-école

Concrètement Evanya fonctionne comme les autres auto-écoles. « Les élèves passent le permis comme dans une auto-école normale mais la différence c’est que je passe plus de temps avec eux » avance Jeff Pierre.

Dans son local, l’association dispose d’une salle de classe pour les cours de code et s’est équipée d’un logiciel en ligne qui leur permet de s’entraîner en français et en anglais afin que la langue ne soit pas une barrière. La Collectivité qui gère l’examen du permis, propose tous les deux mois aux candidats une session au cours de laquelle une personne traduit chaque question en anglais. «Lorsque je me connecte sur le logiciel et que je vois que pendant deux ou trois jours ils n’ont pas travaillé je les appelle. Je ne suis pas leur père mais presque».

Tout en reconnaissant les dorloter, le moniteur cherche à développer leur autonomie. «Il faut qu’ils comprennent qu’une fois qu’ils conduisent, s’il se passe quelque chose, ils sont responsables, alors je suis toujours un peu sur leur dos». «Avant j’étais inscrite dans une autre auto-école mais j’ai abandonné » raconte Chantal, 35 ans, l’une des quinze élèves d’Evanya, anglophones pour la plupart. « Ici, je me sens plus à l’aise et je progresse très vite parce que je suis beaucoup suivie ».

Jeff Pierre préfère que les élèves alternent entre cours de code et de conduite afin qu’ils puissent mettre en pratique ce qu’ils apprennent. Il travaille en partenariat avec l’ACED dont il forme dix salariés.  « Ils n’avaient jamais conduit ni touché une boîte manuelle et maintenant on dirait qu’ils ont fait ça toute leur vie. Je suis très fier de ce que je suis en train de faire » avance-t-il.

En plus d’un accompagnement plus poussé, ce qui différencie Evanya des autres auto-écoles, c’est aussi le prix. Alors qu’il faut compter environ 1600 ou 1700 euros dans une auto-école classique pour préparer, passer le code, 25 heures de conduite et passer le permis, chez Evanya les élèves paient 1450 euros (avec 30 heures de conduite et 60 à 80 heures de code et le brevet de premier secours).

Mais l’auto-école associative ne s’adresse pas à tout le monde. Pour en bénéficier, ainsi que des aides au financement du permis, il faut correspondre à certains critères : demandeurs d’emploi de longue durée, bénéficiaires des minimas sociaux, personnes placées sous main de justice, sortants de prison, jeunes âgées de 15-26 ans, à la recherche d’un emploi et/ou dans le cadre de la mise en oeuvre d’un projet professionnel, où le permis de conduire est indispensable, salariés en insertion en provenance des SIAE (structures d’insertion par l’activité économique).

«Je connais des jeunes de seize ans qui conduisent déjà» déplore Jeff Pierre sans pour autant être dans le jugement. «Mon objectif est de trouver au moins une centaine de personnes pour les raisonner sur la sécurité routière». Pour le moment il cherche un graphiste et un imprimeur bénévole qui l’aideraient à développer la visibilité de son auto-école située au centre d’affaires Llobregat à Concordia.

Mais à terme, il aimerait non seulement trouver un président en qui il puisse avoir confiance afin de passer directeur et se verser un salaire, s’équiper de deux véhicules supplémentaires,  recruter deux moniteurs et une secrétaire (l’actuelle étant sa compagne bénévole), et aussi acheter un simulateur. « Ce serait un bagage supplémentaire pour les jeunes qui décident de quitter le territoire. Ici on n’a pas d’autoroute, ni de feux de signalisation, pas de double file pour apprendre à dépasser. Le simulateur d’accident leur permettrait aussi d’apprendre à respecter les priorités » énumère-t-il.

La sécurité routière est son leit motiv. Il prévoit, lorsqu’il aura les financements nécessaires, de faire de la sensibilisation dès l’école primaire et jusqu’au lycée.

Fanny Fontan
3 commentaires

Commentaires

Bravo, très bonne initiative beaucoup de galères mais tout vient à point. Bonne continuation à Evanya que tous ses projets voient le jour.

Il est situe ou a Concordia

Vous vous êtes vraiment renseignée avant d’annocer des tarifs de 1700€ dans les autres établissements ?
Même si l’initiative est excellente ..ne dénigrez pas les autres établissements avé ce de fausses informations

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