06.10.2017

Comment gérer ses émotions, comment parler aux enfants après Irma ?

Entretien avec Myriam Castinel, psychologue clinicienne à Saint-Martin.

De nombreuses personnes se disent « choquées émotionnellement ». Quelle est la nature de ce choc ?

Un peu comme à l’image des dégâts matériels de l’île, notre psychisme a lui aussi subi un traumatisme après le passage d’Irma. Mais pas que.
Il y a aussi les quelques jours qui ont suivi l’ouragan, quand énormément de personnes ont craint pour leur sécurité. C’est aussi le discours que je peux entendre avec les personnes que je rencontre.

Par la suite, lorsque les besoins primaires seront résolus comme se nourrir, se laver, déblayer sa maison, sa rue, aider son voisin et que la tension va redescendre, on peut imaginer que les conséquences vont être importantes. Ce choc émotionnel qu’on peut définir par un traumatisme avec une situation où les personnes ont dû être effrayées et surtout un sentiment d’impuissance face à la nature. Ces personnes ont vu des choses effrayantes et terribles tout autour d’elles. Et c’est ce stress qui peut être traumatisant car face au danger cela peut être bénéfique et aider la personne à s’extraire de la situation mais il y a aussi un risque de développer une mémoire traumatique avec des retours en arrière de la scène ou d’autres manifestations très invalidantes.

Il faut bien comprendre que le choc psychologique est un véritable état : un choc émotionnel, un choc mental. Car même habitué à des scénarios sur grand écran, ici nous avons pu vivre ces scénarios qui correspondent à des films catastrophe, d’apocalypse et même de guerre. Et cela ne correspond pas à notre réalité quotidienne.
C’est une réponse à une situation douloureuse, ou terrifiante qui bien que n’ayant pas laissé de traces physiques ou organiques, endommage émotionnellement la personne.

La couverture de l’évènement par les médias nationaux insistant sur le caractère dramatique et chaotique de la situation n’a-t-elle pas contribué à accentuer ce sentiment  de panique et donc de vouloir fuir, et de désarroi au sein des sinistrés ?

Encore aujourd’hui beaucoup de personnes n’ont pas accès à l’électricité sur l’île même si cela va en s’arrangeant. La plupart des récepteurs de télévision sont détruits et l’accès aux médias en devient difficile mais il y a les réseaux sociaux qui ont pallié à ce manque. De bon ou non augure, ils ont été là pour informer.

En tous les cas, l’impact va concerner différemment les gens selon qu’ils soient en métropole ou sur l’île et sur Saint-Martin différemment selon leurs origines. On peut facilement envisager que les infos sur la catastrophe diffusées en France métropolitaine vont favoriser les dons et les appels à l’aide. Cela va justifier également une politique d’envoi de personnel pour aider les acteurs locaux.

Mais sur place les sinistrés savent où ils en sont. Il leur a suffi d’ouvrir la porte de chez eux, de marcher dans la rue pour se rendre compte de l’étendu des dégâts. Tel un phénomène migratoire après un bombardement ou une guerre, les sinistrés veulent se mettre à l’abri ainsi que leur famille.  Ce que je retrouve dans la parole des personnes que j’ai pu rencontrer en consultation, c’est aussi la peur de l’insécurité qu’il y a eu les jours d’après. Les sinistrés avaient déjà perdu leurs biens, ils craignaient pour leur vie par la suite. Et qu’il y a-t-il de plus fort que la pulsion de Vie ?

On peut également comprendre que certaines personnes n’aient pas envie de revivre un évènement à l’identique lorsque l’indice de mémoire est sollicité comme une alerte aux vents forts  ou une vigilance de fortes pluies. Car cela peut être très douloureux pour elles. Et affronter cela de nouveau n’est pas envisageable donc un déménagement temporaire ou définitif est la seule réponse pour eux.

Dans notre métier, nous indiquons et recensons que l’évitement est une source complexe. Mais lorsque les conditions physiques et psychiques et/ou familiales ne sont pas réunies, alors nous comprenons et devons comprendre que les personnes concernées le fassent (le déménagement) soit pour un moment donné, soit de façon définitive.

De manière plus générale et quotidienne chacun de nous connaissons nos propres limites face à une situation difficile, ce qu’on peut accepter et jusqu’à quel point.

Dans de telles circonstances, quelles sont les attitudes à adopter ? Est-il recommandé de consulter un médecin ? Peut-on s’en sortir tout seul ?

Chacun réagit différemment face aux peurs subies. Les mécanismes de défenses sont là pour aider justement à surmonter ces épreuves.
Consulter un médecin s’avère adéquat lorsque la cause organique est mise à mal. Certains symptômes nécessitent l’aide médicale. Et c’est une fois que les causes organiques sont  diagnostiquées que le travail psychique peut commencer.

D’une autre façon, nous pouvons repérer que la confrontation au danger réveille l’alerte, crée une décharge d’adrénaline. Lorsque cette décharge s’amenuise nous passons alors à une sensation d’épuisement et la symptomatologie peut apparaître. On peut alors se sentir très mal.

Certaines personnes n’auront pas la nécessité de rencontrer un professionnel soit par décision et conviction personnelle soit parce qu’elles en auront pas besoin. Il s’agit de personnes qui sont dans la résilience.

En psychologie, la résilience est la capacité à vivre, à réussir, à se développer en dépit de l’adversité.  Mais lorsque des symptômes ou des émotions inhabituelles se présentent ou surgissent dans notre quotidien alors il est intéressant d’en parler avec un professionnel comme un psychologue par exemple.  Les symptômes face à un traumatisme comme l’ouragan Irma surgissent comme des signes à écouter.

Quels sont ces signes ?

  • La peur

La peur de quelque chose qui n’a pas pu être empêché, ou le monde que l’on pense sûr en a pris un coup et n’est plus Secure.  Même s’il est difficile d’admettre que nous avons peur, le corps s’exprime (boule à l’estomac, tensions musculaires..)

 

  • Le manque de concentration

Une sensation de déconnexion, une vie irréelle, un flottement à l’extérieur du corps.

  • Un étrange épuisement

Le sommeil étant affecté par les peurs primaires et le choc émotionnel, beaucoup d’insomnies se font ressentir. Ces insomnies (souvent à heures fixes) sont accompagnées de rêves inquiétants.  Et même si pour certains, les heures de sommeil sont plus importantes, ce dernier peut être de mauvaise qualité. Cela induit un appauvrissement du système immunitaire.
Enfin, se sentir en danger en permanence est une source d’épuisement pour le corps.

  • La colère

Un stress aigue et sa réaction sont en lien avec notre inconscient. Il se peut que cela réactive des traumatismes du passé ou des expériences que nous avons laissées de côté.

Des symptômes d’hypervigilance, de pensées ou de rêves intrusifs, des flashbacks (reviviscences). 

Dans un premier temps, lorsque l'état de choc survient, il est important de se faire aider et de ne pas rester seul. Les émotions sont souvent bloquées ou très intenses à ce moment. Parler de ce que l'on ressent, exprimer sa colère ou sa tristesse, permet de soulager la personne et de limiter l'impact de l'état de choc.

Par la suite, un travail psychologique personnel plus ou moins long, est nécessaire pour récupérer d'un état de choc et retrouver une certaine sécurité. Un accompagnement par un professionnel de santé est souvent recommandé, surtout si l'état de choc a des conséquences sur la vie quotidienne.

Concernant les enfants, ressentent-ils la panique de leurs parents ? Comment les adultes doivent-ils se comporter envers eux ? Comment devons nous leur parler ?

Les enfants font partie des populations très vulnérables. La manière dont ils vivent un ouragan ou une catastrophe de manière générale dépend en grande partie des adultes qui l’entourent mais aussi de leur âge.
Si les adultes qui l’entourent arrivent à contenir leur propre panique et à être sécurisants, réconfortants, l’enfant vivra différemment le passage de l’ouragan.
Bien sur, son âge contribuera à la compréhension. En effet, plus l’enfant est petit, plus cet environnement protecteur sera efficace. Et quand l’enfant grandit, il acquiert sa propre autonomie de vécu physique.
Un enfant a un sentiment d’impuissance et sa vulnérabilité est décuplée, surtout quand ils ont vu ou ressenti leurs parents dans cette panique justement.
Leurs paniques dans l’après coup de comprendre que leurs écoles n’existent plus ou est cassée, la maison, leurs chambres et les jouets. Tout ce qui compose leur univers.
L’important dans l’après coup, avec les enfants de tous âges, est d’en parler. Selon l’âge justement, il faudra adapter les explications, par exemple, de ce qu’est un ouragan. Quelques petites vidéos très ludiques que l’ont peut trouver sur le net expliquent les mécanismes météorologiques.
Mais le plus important étant de les libérer de leurs peurs. Le dessin est un moyen très efficace de rentrer en communication avec eux. Il lie la pensée et la parole afin de pouvoir les décharger de ces symptômes envahissants du quotidien.

Un travail de deuil sera à mettre en place car il y a eu différentes pertes, quelles soient matérielles, physiques et émotionnelles. Notre quotidien en est changé et il y a une adaptation à mettre en place. Nous avons besoin de se ré-adapter à la situation.
Ce travail pour les enfants est aussi valable pour les adultes. Qu’ils soient à Saint-Martin ou ailleurs.

Estelle Gasnet

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