17.09.2021

Accident mortel à la Savane : les raison du mensonge (3/3)

Troisième partie du compte-rendu d'audience qui s'est déroulée jeudi 16 septembre.
Les raisons du mensonges

«C’est un accident dramatique et ce mensonge donne une coloration amère», souligne-t-il par ailleurs. «Cela paraît inconcevable que quelqu’un s’accuse à la place de quelqu’un d’autre », ajoute-t-il. Et de préciser : «dans ce contexte, c’est inédit. Je n’ai jamais vu quelqu’un se dénoncer avec une telle force».

Selon les éléments de l’enquête, AB a demandé à deux reprises à FR de dire qu’il conduisait, avant même qu’ils ne descendent du véhicule après l’accident. «Vous dites que vous étiez complètement choqué par ce qui venait de se passer, mais vous avez tout de même la présence d’esprit de demander à votre ami de mentir», lui fait remarquer le tribunal.

Aux magistrats AB explique les raisons de son comportement. Il assure que ce n’était pas à cause de l’alcool qu’il avait consommé dans la journée ; il a reconnu avoir bu deux verres de rosé, deux pastis légers, une bière et un fond de rosé. «J’avais demandé aux gendarmes à être dépisté mais ils ne l’ont pas fait», confie-t-il. La raison de son mensonge est d’ordre administratif : «A ce moment, je n’étais pas censé être à Saint-Martin…»

Après avoir été moniteur d’auto-école, il a intégré la police nationale en 2008. Trois ans plus tard, il a eu un accident du travail et a été placé en arrêt de travail. Il a ensuite voulu reprendre le travail mais a été mis en congé maladie et de disponibilité pour raisons médicales. En mai 2019, il est rayé des cadres. Il est venu à Saint-Martin en août 2018 avec sa compagne «pour changer d’air».

«AB a fait preuve de lâcheté. Lâcheté est en effet le mot plus adapté », conçoit le procureur. «Il a laissé son ami prendre toutes les responsabilités. Il a fait preuve de lâcheté jusqu’au bout, jusqu’au bout il a laissé son ami s’enfoncer», commente le procureur.

Au sujet de FR, le parquet estime que celui-ci est «allé trop loin». S’il peut comprendre qu’il ait menti le soir même, il n’admet pas qu’il n’ait pas changé d’avis les jours qui ont suivi. «Voyant l’ampleur que les faits prenaient, il aurait pu, avec le recul, revenir sur ses déclarations. Mais non, il a continué à ne rien dire et a aggravé son cas », note le procureur.

«C’est effectivement tellement curieux d’avoir menti», conçoit maître Tillard qui s’est interrogée sur les différentes formes de mensonges. «Dans cette affaire, il s’agit d’un mensonge altruiste, c’est-à-dire que c’est un mensonge qui sert l’autre», expose-t-elle. La mère de FR à qui il a aussi menti, ne semble pas surprise de l’attitude de son fils. Elle a raconté à son conseil que «lorsque son fils avait 12 ans, il participait à une compétition de vélo, qu’il se disputait le podium avec un autre garçon, que le vélo de celui-ci a crevé et que son fils lui a alors prêté le sien pour qu’il puisse finir la course ».

Aux juges, FR explique que AB était un ami qu’il a rencontré il y a longtemps en métropole et qui l’avait accueilli lorsqu’il est venu à Saint-Martin.

Sur-vigilance

Dans sa plaidoirie, la partie civile a insisté sur les anciennes compétences de moniteur d’auto école de AB ; aussi aurait-il dû savoir qu’il ne devait pas conduire après avoir bu et ne pas dépasser la vitesse autorisée.

«En prenant la route, on a chacun une responsabilité, une obligation », admet le procureur pour qui notre vigilance doit être encore plus grande «vu de l’état lamentable de nos routes». «Nous devons faire preuve d’une sur-vigilance. AB connaissait l’état de nos routes et avait ainsi l’obligation d’adapter sa conduite», convient-il. Une vision que maître Pierre-Yves Chicot ne partage pas. S’il reconnaît que les automobilistes doivent être prudents, ils ne doivent pas pour autant porter le manque de responsabilité des collectivités de ne pas entretenir correctement le réseau routier. «La COM de Saint-Martin a contribué à la réalisation des dommages, de l’accident… Depuis elle a d’ailleurs réparé sa faute en éclairant la route », note-t-il.

Les victimes

La maman de P, et les parents de C sont venus témoigner de leur douleur à la barre. La maman de P est la première à s’avancer. Portant un t-shirt avec l’inscription «P… RIP », elle confie que sa «vie s’est arrêtée il y a deux ans». Elle ne comprend pas comment «une mère endeuillée» a été contrainte de «chercher la vérité ». «J’ai fait toute la baie orientale pour le trouver et pour qu’il s’excuse», poursuit-elle. Elle avait eu P à l’âge de 18 ans et reconnaît que ses relations étaient devenues difficiles avec lui il y a quelques années. «Il était peut-être dans un état de rébellion mais il ne méritait pas de mourir ce jour-là», affirme-t-elle.

Le père de C, raconte aux juges que son fils lui avait confié deux semaines plus tôt sa volonté «d’aller en métropole pour faire son service militaire, qu’il faisait du foot et du vélo et qu’il savait comment se comporter sur la route». Quant à la maman de C, elle s’est avancée en pleurant et n’a pu juste dire «combien c’était dur» pour elle d’avoir perdu son fils.

Dans leurs plaidoirie respective, les avocats ont confirmé la douleur de leurs clients  mais surtout rapporté leur regret de ne pas avoir reçu d’excuse de la part de FR et AB. «Il n’y a pas eu un seul message d’excuse, ils ont fui », fait remarquer maître Barreiro. Maître Tissot évoquera des préjudices d’angoisse et d’affection. Toutefois le tribunal lui demande de ne pas livrer à l’audience le montant de ces préjudices. «Ne parlons pas de chiffres, car c’est déplacé », estime la juge ; le montant des dommages intérêts est indiqué dans les conclusions des avocats remises au tribunal en amont de l’audience.

De leur côté, les avocats de la défense n’abordent pas non plus par respect la personnalité des victimes et s’associent à la peine des familles. Maître Chicot fait rapidement remarquer que les analyses de toxicologie ont montré que les deux jeunes avaient consommé du cannabis avant les faits. Maître Tillard indique aussi brièvement que le scooter était dépourvu de plaque d’immatriculation, de carénage et que les deux jeunes ne portaient pas de casque.

Au cours du procès, FR et AB ont répété à plusieurs reprises qu’ils s’excusaient d’avoir menti en s’adressant davantage au tribunal. Ils ont essayé de faire comprendre que «la pression était telle après l’accident », qu’il était difficile pour eux de s’exprimer. FR a confié qu’il avait été menacé. Les gendarmes sont allés au domicile de AB le chercher car «des jeunes voulaient lui faire la peau». Jeudi FR et AB ont présenté leurs excuses directement auprès des familles. «J’ai une honte aujourd’hui, que vous ne pouvez pas imaginer», a lâché AB.

Les peines requises

Suite aux nouvelles investigations, AB et DB ont aussi été poursuivis. Le procureur a requis une peine amende de 1 000 euros à l’encontre de DB, six mois de prison avec sursis et une amende de 1 000 euros à l’encontre de FR. Une peine plus lourde a été demandée à l’encontre de AB, soit dix-huit mois de prison dont la moitié assortie du sursis. Le tribunal a mis en délibéré le jugement ; il sera rendu le 25 novembre prochain.

A noter que FR est toujours poursuivi pour homicide involontaire mais le procureur a néanmoins sollicité sa relaxe. Même si les débats ont établi qu’il n’était pas responsable de l’accident, la procédure ne permet pas d’annuler cette accusation ; seul un jugement peut le notifier. Le tribunal qui va joindre les deux affaires, se prononcera sur la relaxe le 25 novembre prochain également.

Lire aussi : Accident mortel à la Savane : les faits, les prévenus, le début de l'enquête (1/3)

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Estelle Gasnet